Au début, le verbe…
La parole est fondamentale, en thérapie comme dans la vie quotidienne. Elle permet de se dire, de se raconter, de communiquer. Aussi d’interroger, de refléter, d’explorer…
La parole est ce mélange de pensées, de croyances et de mots employés, au pouvoir mystérieux et bien réel.
C’est elle qui nous donne une consistance, une identité propre qui nous définit et nous distingue de l’autre et du monde qui nous entoure.
C’est elle qui nous porte ou nous limite. Nous élève ou nous abaisse.
Nous nous sommes construits durant l’enfance et notre jeunesse avec les paroles et les mots que nous avons reçu des autres.
Ces paroles qui ont eu, et ont encore, un pouvoir sur nous, sur notre façon de nous percevoir et d’interagir avec le monde.
Les limites des mots
Le cadre de confiance du thérapeute permet de la déployer plus librement, une parole entendue et respectée, en sécurité et en toute confidentialité.
Pourtant, parler ne suffit pas toujours…
Lorsqu’on touche à l’intimité de soi et aux aspects sensibles de son vécu, il arrive souvent que les mots tournent, se cherchent, se bloquent…
Ou bien qu’ils semblent trop "petits", limités pour exprimer pleinement ce qui est touché à l’intérieur.
Certaines émotions aussi restent diffuses, ou trop prenantes voire pressantes.
Nous avons tellement appris à les garder, à les refouler… Pour nous protéger mais en général surtout pour ne pas déroger aux attentes de notre entourage, nos parents les premiers, de notre de notre culture et de notre société.
Des expériences douloureuses ne trouvent pas facilement leur place dans un récit clair, car elles sont marquées du sceau des souffrances, des interdits, des non-dits.
Alors que faire ? Comment aller plus loin, plus profond, plus réel, sans se perdre en interprétations, mais en touchant à ce qui est vraiment présent ?
Créer pour se recréer
C’est là que la créativité en thérapie offre tout son sens.
L’Art-thérapie et la Gestalt permettent d’employer des moyens d’expression complémentaires à la parole.
Classons-les en 3 catégories, complémentaires et fortement reliées, pour un rapide tour d’horizon :
1) L’attention : "une véritable médit-action"
L'attention va se porter en premier lieu à soi :
- au corps : véritable mémoire de notre vécu depuis la naissance, et même avant.
- aux ressentis et aux sensations : par l’accueil de nos émotions, humeurs et sentiments.
- aux pensées : laisser se dérouler le fil des pensées, des souvenirs, de manière plus spontanée que réfléchie.
Pratiquer une attention consciente à soi est un art, celui de l’observateur.
Idéalement sans jugement, dans cet état qui peut recevoir les informations et tisser des liens entre les différentes parts et dimensions de soi, ainsi que les relations de causes à effets.
J'aime décrire l'attention comme un muscle que nous pouvons entraîner.
L'observateur développe sa capacité à se percevoir dans le détail et la globalité.
Et sa perception s’étend naturellement à ce qui est aussi extérieur à lui (une situation, un événement, une relation…).
À partir de cette capacité, nous pouvons appréhender différemment.
2) La représentation : "c’est dehors comme dedans"
On peut représenter nombres de choses concrètes et subtiles, même celles apparement improbables :
Une personne, une relation, un conflit, une situation, une douleur, une émotion, une tension…
Cela nous permet de prendre du recul.
En utilisant par exemple des objets comme substituts symboliques. Mais aussi par le geste, le mouvement, la mise en scène.
Parfois même à travers un simple trait sur une feuille, quelques lignes écrites, un livre ou une carte tirés au hasard, ou en amplifiant un mouvement spontané qui vient avec la parole…
La représentation, c’est l’art de mettre à l’extérieur de soi ce qui nous habite, pour pouvoir observer sous un angle différent ce que nous connaissons.
Pour percevoir d’autres composantes de nos fonctionnements, d’autres éléments à ce que nous projetons et avons intégré.
Enfin, pour entrevoir de nouveaux possibles en mettant en lumière nos responsabilités (c’est-à-dire là où nous avons du pouvoir et là où nous n’en avons pas).
À partir de là, nous pouvons interagir.
3) La création : "entrer dans le je(u)"
Créer vise à mettre à profit ses capacités innées et acquises, pour interagir au présent sur des évènements passés dont l’influence n’est plus souhaitable aujourd’hui.
À déployer son potentiel pour avancer vers ce qui est mieux en accord avec nous.
Par l’usage d’un média artistique, dans un but et protocole précis ou spontané, nous accédons à des ressources qui ne sont pas que d’ordre mental.
Et ainsi, à de précieuses informations et à la possibilité d’agir à des niveaux de soi insoupçonnés.
En Art-thérapie, ce peut être par la peinture, le dessin, l’image, le collage, l’écriture, la musique…
La fabrication d’un objet symbolique, comme un totem ou un bâton de parole, le modelage à l’argile…
Mais aussi par la visualisation créative, comme le rêve éveillé ou l’association d’idées.
En Gestalt, c’est l’art du théâtre (ou "de la mise en mouvement") qui est mis à profit, pour représenter et faire évoluer l’histoire.
Agir dans la situation mise en scène par un repositionnement, un acte, une parole nouvellement inspirée, un aveu qu’on ose faire à quelqu’un dans cet espace…
Pour in fine, trouver une issue favorable à ce qui demeurait inachevé jusqu’alors.
Qu'elle soit plastique ou non, la création en thérapie est l’art d’expérimenter.
De jouer avec la matière et l’esprit créatif. Pour entrer dans le je-u, "mettre en couleur ces vieilles images floues en noir et blanc" qui nous habitent.
À partir de cela, nous pouvons transformer.
L’objectif de la créativité
Le travail créatif en thérapie ne cherche pas à “faire du beau”. Il n'y a aucune attente de résultats esthétiques ni aucun pré-requis artistique.
Il offre un autre chemin d’expression. Un moyen de mettre en forme ce qui est confus, parfois abstrait, souvent nébuleux.
Le média employé se veut un support pour exprimer l’inconscient.
Il sert au thérapeute à refléter et à interroger, nullement à interpréter ou à tirer ses propres conclusions.
Pour le sujet, il sert à exprimer et témoigner, à décrire et comprendre.
Il est un moyen de remettre du mouvement là où quelque chose s’est figé par le passé.
D’approcher autrement ce qui demande à être vu, entendu.
Créer permet de se rencontrer, au-delà des mots et des croyances établies.
De pouvoir se décoller des étiquettes qu'on nous a attribuées, volontairement ou non, pendant notre construction.
La créativité comme vecteur du changement
La créativité ouvre ainsi la voie au changement, subtil et concret en soi et donc dans sa vie.
En apprivoisant de nouvelles capacités à écouter, exprimer, regarder. De nouveaux moyens de répondre, d’agir, et surtout d’ "être avec".
Car ce qui change n’est pas forcément spectaculaire. Nul besoin que ce soit intense ni trop éprouvant, à l’instar de ce qui a été vécu de douloureux ou de traumatique et qui a fondé les racines de nos difficultés.
Le changement véritable et durable se ressent souvent comme un peu plus d’espace en soi.
Un peu plus de clarté. Ou la sensation de pouvoir respirer à nouveau.
L’impression qu’une ouverture se crée.
Qu’une ressource intérieure, jusque-là latente, apporte un nouvel élan dans sa vie.
La créativité trouve ainsi une place précieuse dans de nombreuses situations :
Dans le deuil, elle aide à poursuivre le dialogue avec ce qui a été perdu.
Dans les passages de vie, elle accompagne le mouvement entre ce qui s’achève et ce qui cherche à naître.
Dans les moments de questionnement, elle permet d’explorer de nouvelles directions, d’esquisser d’autres possibles et de donner forme à ce qui aspire à exister. Lorsqu’une reconversion professionnelle se profile, qu’un besoin de sens se fait sentir ou qu’une vie plus accordée à soi-même cherche à prendre sa place.
En conclusion
C'est pour toutes ces applications, en tant que praticien de ce que j'aime appeler "la thérapie créative", que la créativité me paraît essentielle dans le développement de soi.
Dans la traversée des passages et des épreuves, elle est l’alliée de nos prises de conscience, de nos transformations et de notre capacité naturelle à la résilience et à l’évolution.
Car créer, c’est souvent commencer à voir apparaître un chemin là où il n’y avait encore qu’une intuition.