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L'Art-thérapie humaniste

L’art comme vecteur de changement
13 juillet 2026 par
Cédric Biehlmann

La création artistique n’est pas un talent. C’est une capacité humaine innée et accessible à tous.


Une approche thérapeutique avec l’art


L’Art-thérapie humaniste est une pratique psychothérapeutique, exercée par un praticien formé et certifié à la spécificité de cette approche. Elle entre ainsi dans la catégorie de l’Art-thérapie dite traditionnelle.

On la distinguera ici de l’Art-thérapie moderne, qui est une discipline paramédicale s’appuyant généralement sur une indication médicale.

L’art-thérapeute moderne agira plutôt sur les aspects psycho-moteurs, sensoriels et cognitifs d’un patient. L’art-thérapeute humaniste agira plutôt sur les dimensions psychologiques, émotionnelles et affectives d’un consultant.

Mais les principaux facteurs différenciants de ses deux grandes catégories tiennent surtout aux cadres légaux et aux postures et protocoles du praticien. 


Ces disciplines exploitent les potentiels de l’art dans des objectifs thérapeutiques, dont les frontières ne sont, en réalité, pas strictement figées ainsi. 

Toutes deux pourront apporter des effets bénéfiques sur les comportements et le mal-être de la personne suivie.

Qu’elles visent un public spécifique (cadre médical, structures spécialisées,…) ou plus large (exercice libéral, suivi individuel, ateliers de groupes,…), elles s'appuient sur un code déontologique et considèrent la relation comme essentielle au processus thérapeutique.


Quelque soit sa couleur, l’Art-thérapie s’emploie à user de l’art pour faire autre chose que de l’art. 


Qu’est-ce que l’art, au fond ?


Lorsque l’on pense au mot art, nous l’associons souvent au beau, au talent, à l’esthétique ou à la performance. Nous imaginons volontiers l’artiste, celui qui maîtrise une technique particulière et produit une œuvre destinée à être admirée. 

Pourtant, l’art me semble désigner quelque chose de bien plus vaste.

L’art, c’est avant tout notre capacité à donner une forme sensible à ce qui nous traverse intérieurement. Une manière d’exprimer, de représenter et de matérialiser une expérience vécue, une émotion, une pensée ou une vision du monde.

En ce sens, l’art n’appartient pas aux artistes. L’artiste lui-même ne cherche-t-il pas avant tout à vivre son art, plutôt qu’à en vivre ?


Depuis l’enfance nous dessinons, inventons, assemblons, jouons, construisons et expérimentons naturellement, sans nous demander si ce que nous produisons est beau, utile ou réussi.

Nous le faisons parce que cela répond à quelque chose de profondément humain : le besoin d’explorer, d'intégrer, d’entrer en relation avec le monde et avec soi-même.

Puis, en grandissant, beaucoup d’entre nous finissent par croire que cette faculté serait réservée à quelques-uns.

Alors que créer n’est pas une compétence exceptionnelle.

C’est une capacité fondamentale, accessible à chacun.


C’est précisément à cet endroit que l’Art-thérapie trouve tout son sens. 

En revenant à la définition première de l’art, c’est-à-dire "un moyen d’arriver à un résultat".


Bien plus qu’une activité artistique


Lorsque l’on entend le terme Art-thérapie, beaucoup se représentent spontanément le coloriage, la peinture ou des activités manuelles destinées à se détendre.

Mais l’Art-thérapie ne consiste pas simplement à une activité artistique de bien-être.

L’objectif n’est pas non plus de produire une œuvre, et aucun résultat esthétique n'est attendu. 

L’art est ici un médiateur, qui utilise différentes voix créatives comme supports d’expression, d’exploration et de transformation personnelle.


Comme j’aime à le dire : 

" Le but n’est pas de créer une oeuvre d’art, 

mais que l’art œuvre pour se re-créer soi. "


Peu importe dans ce cas de savoir dessiner, peindre ou de posséder une quelconque sensibilité artistique.

Car l’art a bien des choses à nous proposer, du simple fait d’en user, de s’essayer à ses multiples disciplines, sans nécessité d’en arriver à une maîtrise remarquable…

Nous gagnons à nous servir à nouveau de ces jeux qui nous accompagnaient enfants, et qui étaient bien plus que des passe-temps, mais des moyens pour que le je s’exprime.

L’art redevient alors un langage complémentaire. Un moyen d’approcher autrement ce qui cherche à émerger de soi. 

Un autre chemin pour se dire, se comprendre et se traverser.


L’œuvre comme miroir de soi


Toute expression artistique porte en elle quelque chose de celui ou celle qui l’a produite.

L’acte créatif nous soutient, nous invite, nous confronte.

Nos gestes, nos choix spontanés, nos hésitations.

Notre manière d’occuper l’espace, de choisir une couleur, de manipuler une matière ou d’investir un support.

La liberté, la découverte, mais aussi les limites et les contraintes rencontrées, ce qu’elles génèrent d’émotions, de sentiments ou de sensations…

Tout cela raconte une histoire. Et pas forcément celle que nous pensions raconter. Mais souvent quelque chose de plus subtil, plus profond, et inconscient au départ.

L’intérêt de l’Art-thérapie réside en bonne partie en cela :

Ce qui se dépose à l’extérieur peut devenir le reflet de ce qui se vit à l’intérieur.


En psychothérapie, cette mise en forme possède une vertu précieuse : elle permet de laisser davantage de place à ce qui est inconscient.

Ce qui n’était jusque-là que pressenti, enfoui ou difficilement perceptible peut alors se montrer plus clairement, et accéder progressivement au champ de la conscience.

L’œuvre devient un miroir.

Un support qui permet d’observer différemment son monde intérieur, de prendre du recul et d’ouvrir un dialogue nouveau avec soi-même, dans une situation donnée ou non.

Car souvent, voir autrement permet déjà de commencer à oeuvrer à un changement. 


L’expérience artistique comme processus thérapeutique


En Art-thérapie, ce qui importe n’est pas tant le résultat obtenu que l’expérience vécue pendant le processus lui-même. 

Comme en Gestalt, le "Comment ?" sera préférable au "Pourquoi ?", pour interroger la façon dont nous vivons l’acte créatif.


Car les arts sollicitent naturellement différentes dimensions de notre être.

Ils engagent l’esprit, le corps et l’âme (= la psyché). Soit les niveaux subtils, sensibles et concrets qui fondent notre humanité.

L’imagination, les souvenirs, les pensées et les représentations intérieures.

Les ressentis corporels, les perceptions, émotions, sentiments, sensations.

Le fait de se mettre en mouvement par l’art peut générer des élans spontanés, stimuler des mémoires corporels et psychiques (pour certaines très anciennes), ou encore activer nos conditionnements…


En percevant l’acte artistique comme un moyen plutôt qu’une finalité, l’expérience devient alors un véritable terrain d’exploration.

On apprend à observer ce qui se passe en soi. À se laisser surprendre par un geste inattendu.

À composer avec l’imprévu, avec la matière, avec les limites du support ou avec le fait de ne pas contrôler parfaitement ce qui se déroule.

Nous rencontrons alors nos habitudes, nos automatismes, nos résistances, nos exigences.

Et souvent ces tendances à vouloir faire bien, faire beau, faire vite ou conformément à ce que nous croyons être attendu de nous.

Et dans cet espace d’expérience, quelque chose peut se révéler.

Nous pouvons éprouver concrètement ce qui se joue en nous, mais aussi prendre du recul sur nous-même.

Nous pouvons découvrir d’autres manières d’être en relation avec ce qui était jusque-là figé, réactif ou inconscient.


La réalisation artistique comme objet de dialogue


Une extériorisation concrète


La production artistique est aussi une matérialisation.

Quelque chose qui n’existait jusque-là que dans le mental, l’émotionnel ou le ressenti devient soudain visible, tangible, extérieur à soi. 

Et cela produit un effet immédiat : nous pouvons observer ce que nous vivons au lieu d’être entièrement confondu avec cela.

Nous pouvons dès lors observer au lieu d’être absorbés. 

Cet extériorisation permet aussi la fameuse catharsis.

En somme, ce qui demeurait diffus, prenant, retenu en soi peut se libérer à travers le support. Nos incompréhensions et implications, difficiles à saisir ou à clarifier, peuvent se déposer et s’exposer.

Et c’est précisément ici qu’apparaît une autre richesse essentielle de l’Art-thérapie...


L’œuvre devient un support de dialogue


Une fois matérialisée, nous pouvons la regarder, la décrire, l’interroger, la déplacer dans l’espace, interagir avec elle d’une manière nouvelle.

La production devient presque un tiers dans la relation thérapeutique.

Nous ne parlons plus seulement de nous-mêmes. Nous parlons avec quelque chose qui porte une part de nous-mêmes.


Cette particularité permet aussi de contourner certaines défenses habituelles.

Car à l’habituée, nous contrôlons souvent beaucoup ce que nous disons. Nous filtrons nos paroles, notre image, ce que nous voulons montrer ou laisser paraître.

Mais lorsqu’une forme émerge plus spontanément à travers un dessin, un collage, un modelage ou une mise en scène, quelque chose nous échappe un peu.

Et cela en dit souvent davantage que ce que nous aurions volontairement raconté.

Parce que certaines parts inconscientes trouvent alors un chemin d’expression moins filtré, plus direct, plus authentique.


L’œuvre comme reflet d’un état présent


Par ailleurs, dans l’approche humaniste de l’Art-thérapie, il importe de traiter l’objet artistique réalisé comme un objet fini à l’issu du protocole.

Il n’est pas envisagé comme une matière que l’on manipulerait ensuite librement, jusqu’à obtenir une version plus satisfaisante…

Cela risquerait rapidement de redonner le pouvoir à la volonté ("au mental") et à ses automatismes familiers : "Je corrigeje veux autre chose, j’améliore…"

En somme il s’agit d’éviter de reprendre le contrôle du résultat.

Car justement, ce qui nous intéresse ici, c’est que la réalisation soit l’expression authentique d’un état présent.

Qu’elle témoigne de ce qui a émergé spontanément : de ce qui était là, de la manière dont cela s’est manifesté, de ce qui s’est joué pendant le processus.


L’œuvre n’a donc pas vocation à être améliorée.

Elle a vocation à être observée, accueillie et mise en dialogue. 

Elle devient une sorte de photographie existentielle du moment vécu, quand bien même elle exprime une engrammation du passé.

Et si elle nous paraît incomplète, maladroite, étrange, disharmonieuse ou frustrante, c’est précisément cela qui possède de la valeur.

Parce qu’elle reflète un état réel, et non un idéal reconstruit a posteriori.

L’intérêt thérapeutique de l’art n’est pas de produire quelque chose de satisfaisant pour l’ego, mais de laisser apparaître quelque chose de vrai pour l’être.


Une trace qui témoigne

Enfin, l’objet matérialisé peut aussi permettre de garder une trace.

Un souvenir qui parle d’une expérience vécu, d’une prise de conscience significative. Une matière qui garde la mémoire d’un passage traversé et peut, au besoin, être revisité plus tard avec un autre niveau de conscience.

La réalisation devient alors, dans certains cas, le témoin visible de ce qui a changé pour soi.


Le rôle de l’art-thérapeute humaniste


Ni un savant

Pour l’art-thérapeute humaniste, tout le savoir-faire consiste justement à utiliser la production artistique pour interroger, refléter et accompagner.

Non pas pour diagnostiquer, encore moins pour interpréter, et jamais pour déclarer sentencieusement que : " ceci veut dire cela ! "

C’est là, à mon sens, la nuance la plus subtile et importante à intégrer pour le thérapeute qui se veut humaniste :

Ne pas se substituer au regard et au jugement de son consultant, mais l’écouter et questionner le sens qu’il porte lui-même à sa création et à sa vie.



Ni un analyste

Cela peut paraitre simple et de bon sens, mais demande de se détacher de cette ancienne habitude très ancrée, notamment dans le domaine de la psychanalyse, qui consiste à savoir pour l’autre.

De plus, nous avons tous appris à donner volontiers notre avis, quitte à juger en projetant nos propres vérités sur ce qui est de l’autre

L'attention est donc : Ne pas faire d’analyse savante, mais se rendre présent au sujet et à son expression.


Ni un professeur

Enfin, l’art-thérapeute n’est pas non plus un professeur d’art.

Il n’est pas là pour transmettre une technique, corriger un geste ou évaluer un résultat.

Son rôle consiste avant tout à permettre une expérience


Un accompagnant 

La capacité du thérapeute à déjouer ces tendances pour rester dans la juste posture de l’accompagnant, est ce qui fait la force et la richesse de cette pratique de l’art-thérapie.

Pour autant, il ne s’agit pas d’une posture passive, mais interactive.

Le praticien pourra partager ce qui l’interpelle, décrire objectivement ce qu’il voit, témoigner de ce qu’il peut ressentir face à l’oeuvre…

Il s’appuie sur sa propre sensibilité, son intuition et sa créativité, tant que cela participe à l’exploration et au travail thérapeutique du sujet. 

Il amène un cadre sécurisant et propice au cheminement du consultant, lui propose le média qui semble le plus juste à l’instant et soutient l’exploration sans diriger excessivement.

Il accompagne un mouvement déjà présent, souvent latent, en aidant la personne à entrer davantage en contact avec ses propres ressources et à dialoguer avec son inconscient.


Pour conclure


L’Art-thérapie nous rappelle une chose essentielle : 

nous possédons tous la capacité naturelle d’exprimer, de transformer et de mettre en mouvement ce qui se vit et cherche à évoluer en nous.

Lorsque certaines expériences deviennent confuses, figées ou difficiles à traverser, l’expression artistique peut ouvrir un passage inattendu.

Elle nous invite à quitter un instant le mental, à dialoguer autrement avec nous-mêmes, et à découvrir qu’un simple geste, une forme ou une image peuvent dire ce que de longs discours ne parvenaient pas à exprimer. 


L'art est à la fois libérateur, révélateur et transformateur.

Il permet d’extérioriser ce qui était retenu, d’éclairer des aspects de nous-mêmes et de mobiliser notre capacité à créer en inventant de nouvelles réponses.

Des qualités qui en font un allié précieux tout au long de la vie, chez l’enfant comme chez l’adulte.


Peut-être parce qu’au fond, l’être humain n’a jamais cessé de chercher cela : mettre en forme son existence, pour apprendre peu à peu à mieux l’habiter.



Cédric Biehlmann 

art-thérapeute humaniste